Changer de cap
En janvier 2025, j’ai démissionné. Pas pour fuir, ou pour rejoindre une autre compagnie, mais pour m’arrêter. Pour la première fois.
Comme beaucoup, je suis entrée dans la vie professionnelle pendant mes études et je n’ai jamais arrêté depuis. Jamais plus de deux semaines de vacances d’affilée. Le travail occupait mes journées et mes pensées, sans que cela me coûte vraiment. J’ai la chance d’aimer ce que je fais, de m’y perdre complètement. Je peux passer des heures à sauter d’une publication scientifique à une autre, à débattre de résultats expérimentaux, à chercher comment améliorer le travail d’équipe.
Mais clairement, cette passion me servait aussi d’échappatoire. Elle m’épargnait les moments d’introspection. Et cette absence de connaissance de moi-même apparaissait évidente dans certaines situations. Quand on me demandait « que fais-tu dans la vie ? », je ne savais parler que de mon travail. Et quand Stefano me poussait à écrire mes valeurs, mon agacement cachait surtout ma gêne : je n’en avais aucune idée.
Le besoin de me retrouver, ou plutôt de me trouver, s’est progressivement imposé. Un de mes plus beaux souvenirs reste ces dix jours de randonnée en solo dans les Alpes, avant mon départ pour la Suisse. Dix jours seulement avec moi-même. Dix jours entre deux jobs, délicieux, mais avec un goût d’inachevé.
Une vraie pause s'imposait. Couper les ponts avec le travail et partir sans filets pour voir où ma vie s’orienterait, quitte à revenir au point de départ, mais en paix.
Puis j’ai rencontré Stefano, qui partageait ce même désir de pause et d’aventure. Ensemble, nous avons peu à peu transformé ce rêve en projet concret : imaginer une vie plus simple, plus libre. Nous avons affiné nos plans, économisé autant que possible, pesé les risques. C’est ainsi que notre envie de pause s’est transformée en départ autour du monde à la voile.
Il y a trois ans, nous avons acheté Capsula et commencé à naviguer le long des côtes européennes, alternant séjours sur Capsula et travail à Zurich, repoussant toujours plus loin le moment de nous jeter franchement à l’eau. Ce fut une période formidable, combinant le meilleur des deux mondes : la liberté de naviguer et la sécurité d’un travail en Suisse. Mais aussi attractive que fut cette situation, elle était elle-même une échappatoire. Elle nous épargnait de quitter le monde du travail et son apparente sécurité, et de nous retrouver face à nous-mêmes.
En début d’année, nous avons finalement rassemblé assez de courage pour sauter le pas. En janvier, nous avons donné notre démission et en mai, nous avons quitté Zurich. Je n’avais jamais traversé autant d’émotions en si peu de temps : l’incertitude face à la décision, l’excitation de sauter le pas, la crainte de l’annonce et des réactions, la peur de tout quitter, et le soulagement de voir le projet se concrétiser.
Je me suis joué la scène de la démission des centaines de fois, ai passé des nuits à chercher les mots justes. Au final, je n’ai utilisé aucune formule préparée : la spontanéité et l’émotion ont pris le dessus. Et les réactions furent bien plus positives que je ne l’avais imaginé. Quel soulagement ! Savoir que la décision était prise, sans retour possible, et qu’elle était comprise, acceptée, ou au moins respectée.
Peu à peu, j’ai commencé à percevoir des transformations. Certaines attendues, comme le sentiment de liberté retrouvée, d’autres que je n’aurais jamais cru possibles.
Physiquement tout d’abord : je me suis sentie progressivement plus légère, comme si un poids m’avait été retiré. J’ai retrouvé de l’énergie au réveil et l’envie de faire des choses. Un moment clef fut la disparition de cette boule que je ressentais depuis des années au niveau du plexus, comme un nœud de tensions. C’était le 15 février, dans le train vers La Rochelle. Étonnée, j’en ai pris note dans mon journal : « aujourd’hui, alors que je me scannais intérieurement (méditation 1.0), je réalisais d’un coup que je n'avais plus cette boule, que je respirais plus librement, sans contrainte ».
Et, croyez-le ou pas, le monde s’est transformé autour de moi. Les couleurs me sont apparues plus vivides, chaque détail m’attirait, chaque nuance captait mon attention. C’était littéralement comme si mon univers s’était ouvert, d’une perception restreinte à un horizon infini et coloré.
J’ai aussi observé mon esprit s’aiguiser, enfin libéré de la brume du stress et des préoccupations qui l’avaient jusque-là noyé. Les pensées étaient claires, les idées coulaient plus librement. Une note de mon journal résume bien cette expérience : This crystallises for me how important it is as a leader to create conditions for the team to work smoothly and without stress…
Bien sûr, tout n’a pas été rose. Les doutes sur ma décision et les regrets de ne pas avoir profité de ma vie en Suisse étaient là. Parfois je me demandais ce que j’allais faire quand je ne travaillerais plus. Mais tout cela était vite balayé par cette liberté naissante et l'excitation du départ.
Puis le 1er mai est arrivé, et nous avons quitté définitivement Zurich et notre vie professionnelle pour nous lancer dans notre nouvelle vie. Et ce fut presque que du bonheur, pour les 6 mois à suivre. Libéré du travail, mon esprit était totalement disponible pour profiter pleinement de notre aventure vers le Svalbard : émerveillement devant les fjords Norvégiens, excitation et peur avant la traversée de la mer de Barents, bonheur de rencontrer baleines, ours et autres morses, et, et, face aux glaciers et aux icebergs, un profond sentiment d’humilité.
Chaque jour apportait découvertes, aventures ou au contraire totale sérénité. Je n’exagère pas si je dis que je me sentais plus connectée au monde. Bien sûr, il y a eu quelques moments de doute: sur l’avenir, sur le choix de vivre dans moins de neuf mètres carrés, exposée aux éléments. Mais cette période reste pour moi une véritable lune de miel, probablement l’un de mes plus beaux souvenirs.
Nous sommes maintenant à Édimbourg, où Capsula passera l’hiver. Une pause dans notre aventure, et la fin de la lune de miel. Maintenant que l’excitation de la découverte s’est apaisée et qu’il n’y a plus de projet de navigation pour m’occuper l’esprit, l’ennui pointe doucement le bout de son nez. Et avec lui, la question essentielle, ou plutôt existentielle : que faire de ma nouvelle vie ? Voyager ne peut pas être une fin en soi.
Je n’ai pas encore de réponse, pas même l’ombre d’une idée, et certains jours, cela me déprime un peu. D’autres jours, au contraire, cela me stimule. N’est-ce pas précisément ce que je cherchais en faisant cette pause ? Me retrouver face à moi-même, sans échappatoire. Et puis, j’ai le temps. Je me dois de me le donner.
Peut-être que le vrai voyage commence maintenant.